Interview sur le tournage du Déménagement
Michèle Levieux
(18 juin 1997)


M.L. : Est-ce que, pour vous aussi, le fait de déménager représente plus que de mettre des objets dans des cartons ?

Dany Boon : Déménager, c'est mourir un peu. J'ai beaucoup déménagé en arrivant à Paris. C'est un 'stress' que j'ai vécu, effectivement avec une petite bagnole. C'est un changement important dans la vie. Quand la décision est prise de déménager, il y a tout de suite le problème des échéances qui se pose. Cette idée qu'on ne peut plus reculer, que l'on doit quitter un lieu parce qu'on a commencé à en payer un autre. A la limite je pense qu'il faudrait qu'il y ait des gens, des professionnels qui vous disent: 'Pas de problème, on va s'occuper de tout!' Des sortes d'aide-déménagements qui prennent des photos de tous les objets afin de les remettre en place tels qu'ils étaient, un soutien pour une réinsertion dans le nouvel appartement. Un déménagement c'est toujours traumatisant. On a toujours peur de casser, par exemple un miroir, ça peut porter malheur. Il faut conjurer le sort en jetant un morceau dans la Seine. Il y a toutes sortes de superstitions comme cela. Dans le film, à un moment donné, ma femme, jouée par Emmanuelle Devos, découvre une lettre. C'est comme un miroir qui se brise pour elle et elle veut jeter celle avec qui j'ai couché dans la Seine...

M.L. : Ce déménagement devient prétexte de bilan. Tous les personnages du film ont la trentaine; et vous ?

Dany Boon : Je viens de l'atteindre, c'est pourquoi je pense que c'est un personnage qui est proche de moi. Non seulement il a trente ans et je les ai, mais aussi il écrit et j'écris. Le déménagement est déterminant en ce qui concerne l'écriture parce qu'on lui demande justement ce jour-là, de récrire des scènes et de venir tout de suite à la télévision pour apporter son travail. Il y a une scène dans le film où on le voit essayer de se concentrer sur ce qui lui reste de bureau, alors que ses amis venus l'aider lui disent: 'Ça va, tu te la coules douce!' Il n'y aucune possibilité de répit, de moments de paix, comme dans la vie souvent. Finalement il perd son boulot. Et comme je vous l'ai dit il y a une modification dans la relation avec sa femme. Cela fait beaucoup dans une seule journée. C'est le déménagement en forme de métaphore de la vie, en accéléré.

M.L. : D'où vient votre inspiration pour les personnages de vos sketches, comment êtes-vous devenu un 'comique'?

Dany Boon : Tout naturellement parce que j'aimais raconter des histoires et j'aimais écrire. J'ai commencé à Paris au Café de la Gare par de petites interventions, il n'y a pas si longtemps. Mais j'ai débuté tout jeune en faisant des spectacles de rue. Pour retenir l'attention du public, c'est une bonne école. C'était dans le nord de la France, Armentières très exactement. Je n'oublie pas mes origines, tout comme Line Renaud, que je ne connais pas, mais qui m'a envoyé un petit mot gentil de chtimi quand j'ai joué à l'Olympia. Mes origines influencent les personnages que je joue, ce sont des gens que j'ai observés quand j'étais gamin, chez mes parents, au bistrot, partout. C'est vrai que dans le Nord, on aime raconter des histoires, les gens sont chaleureux et il y a un côté coin du feu, la cafetière toujours prête avec le café toujours 'bouillu'. Les contacts humains y sont très importants. J'ai toujours besoin de ce contact et pour cela j'aime le public.

M.L. : Ne vous sentez-vous pas un petit peu tout nu là sur ce plateau de cinéma ?

Dany Boon : Oui tout nu, tout est plus proche de moi. Sur scène, j'invente des personnages que je caricature, en faite je suis plus libre, je créé tout l'espace, l'univers, le contour du personnage. Finalement, le cinéma c'est passionnant parce que je dessine mon personnage en une heure trente de film, mais c'est vrai que je dois le tenir sur deux mois. Je dois donc bien le connaître parce que j'en ai une certaine vision que le réalisateur n'a pas obligatoirement. Et en même temps, au contraire du théâtre, je dois tout le temps gommer. Au contraire du travail pour un sketch, où je me cache derrière mon personnage, ici tout se rapproche de moi. Olivier me demande de lui donner des choses intimes, je dois mettre beaucoup de moi dans Alain, mon personnage du film. Vous savez, Olivier, que j'avais croisé dans des studios de radio où 'je faisais des voix' pour des publicités, m'a vraiment remarqué à la télévision dans un 'Navarro'. Je jouais si sobre qu'il a pensé d'abord que j'avais un sosie dont il fallait que je me méfie. Tout cela veut dire que les gens ne vous attendent pas dès que vous êtes ailleurs. Finalement avec ce 'Déménagement', je suis en train de me découvrir, mais qui suis-je? Je ne le sais pas encore.



© Les Productions Du Chicon 2007 - Dernière mise à jour le 31 décembre 2007
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