Dany Boon à coeur ouvert
par Philippe Lagouche
pour La Voix Du Nord
(Mercredi 20 octobre 2004)

Sur les planches et sur les écrans, bientôt il sera partout ! En gamin, en poilu et en clown blanc, en quête d’échange et d’humanité.


Philippe Lagouche : Pédale dure ?

Dany Boon : Mon travail était de veiller surtout à ne pas faire de mon personnage une caricature de grande folle. J’ai tenté de faire de cet homo une sorte de clown blanc, le pendant du personnage hystérique joué par Gérard Darmon. Le silence ? C’est du vécu, ça donne de l’épaisseur au personnage. Vu de l’extérieur, Gabriel Aghion et Bertrand Blier, ça voulait dire une comédie de mœurs plus profonde que l’ordinaire, des dialogues ciselés qui fusent.

Philippe Lagouche : Cinéma ?

Dany Boon : Au cinéma on intériorise énormément. Moins on montre, plus ça se voit, plus la caméra va chercher l’émotion. Au théâtre, on porte et on passe la rampe. Étant moi-même très expressif, ma grande difficulté est d’en faire le moins possible. Si je me mets à accepter certains des scénarios qu’on me propose, c’est peut-être un effet d’une forme de maturité. On est beaucoup plus crédible avec des rides. Le cinéma demande un certain recul, une certaine réflexion. Étant donné que la caméra va tout chercher, il faut jouer vrai ! Au cinéma on se donne à quelqu’un, on accepte de se mettre dans un moule, d’être dirigé, d’être filmé, d’être coupé, d’être monté, d’être rythmé différemment. Toute la difficulté est là. sauf que quand c’est Blier et Aghion, on se dit que, finalement, on est entre de bonnes mains. C’est une autre manière de faire passer des émotions. C’est très marrant parce qu’étant habitué au contact avec le public, à la chaleur humaine liée à ce contact, j’ai tendance à rechercher dans le regard du réalisateur, du chef électro, du cadreur, du preneur de son, la complicité que j’ai avec le public. C’est une évolution logique. Je suis content, en fait, d’avoir pris le temps de refaire du cinéma. Maintenant l’idée de réaliser me titille franchement. Je suis très intéressé de voir comment je vais aborder la chose et le résultat. J’aurais presque envie d’aller à toutes les projections pour voir comment les gens réagissent. C’est un truc de conte de fées. En juin, je tourne La Vie de chantier que m’a proposé de réaliser Claude Berri d’après ma pièce de théâtre. C’est un challenge. Je suis ravi qu’on me donne des sous pour m’amuser. Ils croient au film, ils croient en moi. J’en suis très heureux.

Philippe Lagouche : Carrière ?

Dany Boon : C’est une belle histoire. Qui est partie d’Armentières, comme cette fascination qu’on éprouvait gamin vis-à-vis de Line Renaud qui était copine avec Frank Sinatra et qui après Las Vegas revenait à Armentières pour la fête des Nieulles. C’était incroyable et beau.

Philippe Lagouche : Joyeux Noël ?

Dany Boon : En ce moment je tourne un film, Joyeux Noël, sous la direction de Christian Carion (1) dans lequel je joue le rôle d’un ch’ti. Je puise au plus profond de moi, dans mes racines, mon enfance, ma famille. J’ai le sentiment de jouer mon arrière grand-père qui s’appelait André Bailleul et qui était poilu pendant la guerre 14. Qui a été blessé et qui est resté deux ans à l’hôpital. C’était un homme très courageux qui a toujours refusé d’être déclaré invalide de guerre. Par fierté. Il était boucher, obligé d’être tout le temps debout, continuant son boulot malgré les souffrances liées à ses blessures de guerre. C’est un film dramatique, très humain et très touchant, sur la fraternisation des soldats. Je sais que c’est plutôt un film qui fait pleurer et en même temps je fais rire en parlant ch’ti. C’est en improvisant un peu que je me suis rendu compte que ça faisait rire. C’est peut-être aussi parce que c’est moi, que je me sens tellement proche de ce personnage. J’ai l’impression que c’est un moment important pour moi.

Philippe Lagouche : Travail ?

Dany Boon : Pressé ? Non pas particulièrement. Je travaille énormément. C’est crevant pour ceux qui m’entourent mais pas pour moi. J’ai la chance d’avoir un cœur très très lent. Grâce, sans doute aux spectacles, à force de jouer, tous les soirs, et d’être très physique sur scène, mon cœur est descendu de 45 à 50 pulsations minute. C’est peu et c’est formidable pour quelqu’un comme moi qui est hypocondriaque. C’est même rassurant ! C’est une passion. Du coup je n’ai pas à me forcer. La vraie difficulté maintenant est de ne pas décevoir les gens. Surtout dans le Nord. Comme ils sont très en attente, qu’ils ont de moi une image très forte, je n’ai pas le droit de les décevoir.

Philippe Lagouche : Inspiration ?

Dany Boon : Ce qui me nourrit c’est bien sûr l’observation et l’imaginaire mais c’est surtout l’échange, les autres, l’échange avec les autres. Plus le temps passe, plus ma vie est basée sur l’écoute et le souci des autres. Quand je tournais en Roumanie, j’ai cherché à savoir comment fonctionne le pays, ce qui s’est passé, pourquoi Ceaucescu, pourquoi le racisme, la pauvreté, les enfants pieds nus dans la rue... Le jour où tout ça me laissera indifférent, faudra que j’arrête ce métier !

Philippe Lagouche : Angoisses ?

Dany Boon : C’est de rater. Si jamais ça ne marche plus, je ferais autre chose, du dessin, de la musique, une école pour essayer de transmettre. Ou ouvrir une baraque à frites avec ma mère, pour avoir les cheveux gras.

Philippe Lagouche : Maîtres ?

Dany Boon : En premier, Raymond Devos, consciemment et inconsciemment. D’abord parce qu’il est de la région, puis parce qu’on partage le même attachement à l’enfance même si nos univers sont très différents car je ne joue pas tellement avec les mots. Lui c’est un génie du verbe. On s’aime beaucoup, on s’entend bien, on est très proche. Sinon, ceux qui ont bercé mon enfance, ce sont Peter Sellers, Louis de Funès, Bourvil, Charlie Chaplin…

Philippe Lagouche : Hobbies ?

Dany Boon : Je lis beaucoup, environ un bouquin par semaine. Ces derniers temps, j’ai beaucoup aimé "Un secret" de Philippe Grimbert qui m’a bouleversé tour comme "Journal de bord d’un détraqué moteur", de Paul Melki. Ma femme et moi allons beaucoup au cinéma. On regarde aussi beaucoup de DVD. J’ai revu les Hitchcock sur ARTE. Avant de commencer Joyeux Noël, je me suis repassé Les Sentiers de la gloire. J’ai lu Paroles de Poilus, un échange de courrier entre les soldats et leurs familles, qui est désespérant d’humanité et d’horreur.

Philippe Lagouche : Célébrité ?

Dany Boon : Quand on est dedans, ça nous dépasse un peu ! C’est dur pour l’entourage. A une certaine époque, quand les gens sentaient que ça allait marcher très fort pour moi, ils me demandaient de ne pas changer, de rester le même. Je suis devenu connu et, en fait, ce sont eux, les premiers, qui ont changé. Leur regard a changé. On me dit parfois “Je t’ai vu samedi à la télé et t’as pas parlé de moi. Il m’est arrivé d’être interviewé sur mon enfance et de parler d’un copain qui, pas de chance, a été coupé au montage. Ça me retombe dessus. Du coup, il change son comportement vis-à-vis de moi. Ça devient très compliqué ! La difficulté c’est l’argent. Au début, on dépense à tort et à travers, on donne, on partage, on invite des restaurants entiers et en septembre on se retrouve à ne pas pouvoir ses impôts. Faut gérer.

Philippe Lagouche : Métier ?

Dany Boon : À mes débuts, les gens qui voulaient me produire m’incitaient à changer de sketches, à parler de sujets plus faciles comme le sexe ou le foot. Je n’y arrivais pas alors que je crevais de faim. À partir du moment où ça marche pour les bonnes raisons, je ne vois pas pourquoi je repartirais dans l’autre sens. Pour évoluer sereinement dans ce métier, faut savoir s’arrêter, prendre du recul, changer pour les bonnes raisons, par rapport à son âge ou aux enfants. Faut pas se regarder en tant que vedette ert surtout continuer à faire ce métier pour les mêmes raisons enfantines qui m’ont conduites à la entrer là-dedans. J’aime faire rire les gens, raconter des histoires, faire des portraits de gens, échanger. A l’origine, le but n’était pas d’être connu ou de gagner de l’argent. Tout ça est est venu après, avec, et tant mieux si je peux en profiter. Il est essentiel de toujours garder cette optique-là et, par exemple, ne jamais faire de pub pour du pognon. Le gamin qui est en moi n’aurait pas fait ça.



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