Rencontre Dany Boon un chti sur tous les fronts
pour Madame Figaro
Par Laurence de Calan
(Jeudi 18 novembre 2004)
Il a doublé Frankie dans “Gang de requins”, joué dans “Pédale dure”, tourné un film sur 14-18, le voici à l’Olympia pour son one-man-show “Waïka”, ou les mésaventures d’un habit de pluie... Dany Boon ? Un zeste d’enfance, des tonnes d’humour et un cœur gros comme ça.
Vendredi d’automne, rue Vavin. Dany arrive d’une émission, fatigué. “ Vous prendrez ? ” demande le serveur. “ Comme toi ”, fait-il, se tournant vers Yaël, sa jeune femme aux boucles brunes. Salade bonne pour la santé et pomme croquée à pleines dents en guise de dessert. Raisonnable, l’humoriste.
Rangées, les grimaces. Plus de trace non plus des neuf points de suture dus à l’agression sur l’autoroute par un gang de faux policiers. Un mauvais souvenir pour un bon sketch. C’est quand Dany vous raconte une histoire que revient toute sa cocasserie. L’œil bleu qui tombe s’absente par intervalles. Dany Boon a cette façon de dire la vie que d’autres n’ont pas. L’enfance de Daniel Hamidou, né à Armentières, d’un boxeur chauffeur routier kabyle et d’une femme de ménage du Nord ? “ Pauvre, privée d’insouciance. Je la vis aujourd’hui. ”
À cinq ans, il savait lire et écrire, à neuf ans, il découvrait le théâtre de Roubaix “ fasciné par la hauteur, le silence, l’oubli du monde extérieur ”. Le père s’en est allé depuis, d’un cancer. Comme Thierry Joly (le frère de Sylvie), l’ami cher, le coauteur. C’est dans la rue d’enfance de ce dernier que Dany a trouvé, par hasard, l’appartement où il vit. “ Je crois aux signes. La veille de la mort de Thierry, j’ai rêvé que tout allait bien. ça m’a apaisé. ” Depuis, Dany a la foi. Du moins en un Dieu de tolérance. Il a beau être triste, les gens rient. Ils vont continuer à l’Olympia, pour son spectacle “ Waïka ” *. Un nom de rivière de l’Est ? “ Non, K-way en verlan. ”
De ce pare-pluie aux couleurs laides, infernal à enfiler, qui fait transpirer et dont la capuche ne tourne pas avec la tête, le comique a fait sa marque de fabrique. Et un sketch à se tordre. Mais pourquoi cette obsession ? “ Vous n’allez pas le croire, c’est un ch’timi qui a inventé le K-way et traumatisé des générations d’enfants ! Comme eux, je devais l’emporter partout “au cas où”. J’ai même arrêté le foot parce que ma mère ne voulait pas que j’aie froid. ” Un personnage, Maman, à découvrir sur le DVD “ À s’baraque et en ch’ti ”, qui ne s’en laisse pas conter, la tendresse bien cachée sous la rudesse, tendance décalée. Dany a aussi fait des dessins animés, de la musique (voir son numéro intitulé “ Jazz ”).
“ Une fois l’an, on allait chez la marraine d’un de mes frères qui avait un piano. Le bonheur ! Mon premier crédit a servi à en acheter un, numérique. Un piano, c’est une voix, une autre manière de dire les mots, l’émotion. J’adore le jazz, Bach, Glenn Gould. ” “ Les bons doigts sur les bonnes notes au bon moment ”, un peu comme pour un sketch. “ Je ne cherche pas à coller à l’actualité, qui est éphémère. Je préfère les personnages proches, intemporels. On peut rire de tout, du moment qu’il y a derrière le vrai, le profond. J’ai retiré un sketch sur le racisme à cause de rires entendus dans la salle au mauvais moment. ”
Ses textes sont ciselés avec la précision d’un horloger. Sur scène, le cœur de Dany descend à quarante-cinq pulsations minute, comme celui d’un sportif. Il dort partout, à volonté. ça évacue le trac, “ la peur de décevoir ”. Son nouveau spectacle, il l’a mitonné durant trois ans. Tout en tournant “ Pédale dure ”, de Gabriel Aghion, et “ Joyeux Noël ”, de Christian Carion, avec Guillaume Canet, qui sortira en 2005. “ J’y incarne un soldat français qui fraternise avec les Anglais et les Allemands durant la guerre de 14-18. Une histoire vraie, humaine, magnifique. L’Europe avant la lettre. J’admire qu’on ait su dire stop à cette boucherie. Mon arrière-grand-père, André, était un Poilu. ” Autre projet : “ la Vie de chantier ”, sa dernière pièce (parue au cherche midi éditeur), dont le DVD sort fin novembre (chez Universal), va être portée à l’écran et produite par Claude Berri.
Ce comédien, à qui l’on envoie de plus en plus de scénarios, préfère pourtant la mise en danger des one-man-show. C’est là que ce gars du Nord peut évoquer son pays avec “ sa mer gris-marron à perte de vue ”, ses baraques à frites, ses habitants touchants comme “ Jacky le ch’timi ”, qui surent accueillir son père venu de Kabylie. “ Je suis du Nord-Pas-de-Calais, j’ai eu beaucoup de mal à venir à Paris. Je suis fier d’avoir remis le ch’timi, cette variante du picard de nos ancêtres les Gaulois, au goût du jour (25 000 exemplaires vendus l’an passé du “Chtimi de poche”, chez Assimil). ”
La psychanalyse fait toujours partie de sa vie. “ Cela vous ouvre aux autres, fait avancer, aide à accepter le succès. C’est la dernière aventure... ” Dany n’a pas déménagé depuis deux ans. Un record. Ses deux fils, de sept et cinq ans, le ramènent au réel. “ Je suis à leur écoute. On devient père dans la relation. ” Et il ne les oblige pas à porter de K-way ! Il raconte le jour où il enregistra le rire d’un de ses fils durant un sketch de Raymond Devos, puis le fit entendre à ce génie des mots, qui s’en émerveilla comme un enfant. Petit signe de Yaël. Un train les attend. Pour où ? Lille, cette question !